La longue histoire coloniale a profondément fracturé les continuités territoriales et culturelles qui structurèrent autrefois le continent africain. La traite atlantique, notamment, a déporté entre 12 et 15 millions de personnes, causant des pertes indirectes estimées à 30-40 millions et bouleversant les dynamiques régionales. Par ailleurs, la conférence de Berlin en 1885 a imposé 190 frontières artificielles, coupant 11 bassins fluviaux et orientant les capitales vers l’exportation, étranglant ainsi l’intégration africaine.
Alors que l’Afrique est aujourd’hui au cœur d’une multipolarité complexe – marquée par le recul relatif de l’hégémonie occidentale, l’essor de la Chine, de la Russie et d’autres puissances émergentes – la question centrale demeure : le continent est-il un simple terrain de jeu pour ces acteurs externes ou peut-il affirmer une position autonome et souveraine ? La pensée de Cheikh Anta Diop, plus de trente ans après sa disparition, offre un prisme stratégique essentiel pour répondre à ce défi.
**Souveraineté et organisation territoriale selon Diop**
Diop dépasse la simple définition étatique de la souveraineté, la considérant comme une capacité collective des peuples africains à organiser rationnellement leur espace politique, économique et culturel. Sa lecture s’appuie sur l’histoire et la géographie de l’Égypte ancienne où, par exemple, le Nil ne se limitait pas à un simple fleuve mais structurait l’espace, la production et le pouvoir politique via ses temples et centres administratifs.
Cette approche mythico-politique matérialisait l’autorité sur le territoire, transformant ce dernier en un outil de souveraineté. Au-delà de l’Égypte, cette logique est retrouvée dans les empires précoloniaux du Ghana, du Mali et du Songhaï, où les corridors transsahariens assuraient le contrôle des échanges et des ressources.
Diop propose ainsi une organisation pragmatique du continent autour de huit zones industrielles stratégiques (Nil, Grands Lacs, Éthiopie, bassin du Congo, Golfe de Guinée, bassin Zambèze, Sahara et Afrique du Sud). Ces zones, héritières des continuités civilisationnelles, doivent permettre une intégration économique capable d’exploiter les ressources locales (cuivre, cobalt, uranium, pétrole, cacao, caoutchouc, etc.) et de porter des grands projets énergétiques, comme le barrage hydroélectrique de la Renaissance éthiopienne (GERD) ou les programmes dans le bassin Zambèze.
**De la fragmentation coloniale à la multipolarité africaine**
Le système néocolonial, instauré par des élites souvent déconnectées des réalités populaires, alimente une souveraineté factice entretenue par les influences extérieures. L’économie africaine demeure largement extravertie, exportant 75 à 80 % de ses ressources à l’état brut. À cela s’ajoutent des défis sécuritaires liés à la présence de groupes paramilitaires, au commerce d’armes illicites et à la rivalité d’influences entre puissances internationales.
Face à cela, Diop appelle à réactiver les continuités internes du continent, refondant la souveraineté sur un fédéralisme pluricommunautaire. Cette architecture souple, reposant sur des fédérations régionales, doit dépasser l’héritage du partage colonial et le centralisme imposé. Pour Diop, la souveraineté précède l’État moderne et se traduit par une organisation intégrée, mutualisant diplomatie, commerce, sécurité et industries à l’échelle continentale.
**Un horizon stratégique africain**
Aujourd’hui, alors que l’Afrique redevient un espace clé de projection géopolitique – avec ses bases militaires stratégiques (Port-Soudan, golfe de Guinée), ses corridors miniers (Lobito, bassin du Congo), et ses projets énergétiques majeurs – la vision de Diop apparaît plus pertinente que jamais. Pour construire une multipolarité produite et non subie, il faut valoriser ces ressources, renforcer l’intégration régionale, bâtir des institutions solides et restituer aux peuples africains la maîtrise de leur destin.
Le continent possède les outils pour façonner son devenir : industrialisation ciblée, valorisation des bassins fluviaux, réseaux économiques internes, et une diplomatie concertée. L’enjeu est de transformer la géographie sacrée, porteuse de continuités culturelles et symboliques, en une géopolitique moderne apte à relever les défis sécuritaires, économiques et sociaux.
Cheikh Anta Diop reste aujourd’hui un guide incontournable, rappelant que la souveraineté africaine n’est pas une faveur des puissances extérieures, mais un projet à construire de l’intérieur, par les Africains eux-mêmes.
*Par Saliou Diop, militant panafricain et doctorant-chercheur*
*[diopsaliou5@yahoo.com](mailto:diopsaliou5@yahoo.com)*

Plus d'histoires
CEDEAO : Les directeurs des chaînes de télévision nationales mobilisés à Cotonou contre la désinformation
Riz sénégalais : vers une meilleure production et valorisation, le « Mardi du BAME » fait le point sur les défis et stratégies
Sénégal : La filière coquillage au cœur d’un renouveau sanitaire et économique grâce à un projet innovant